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Vie chère, la nécessité d’éviter le pire

mardi 18 septembre 2012 par Administrator

L’administration Martelly/Lamothe a annoncé la création, en date du 14 septembre 2012, d’une commission de stabilisation des prix composée de représentants de la Primature, du ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI), du ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural (MARNDR), du Conseil de développement économique et social (CDES), et de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA).

Cette commission doit proposer des mesures de stabilisation des prix des produits de première nécessité dits sensibles, étant donné leur importance dans la consommation des ménages.

Par cette décision, le gouvernement dit vouloir lutter contre la vie chère à travers des mesures concrètes, rapides, appropriées et efficaces. Le communiqué de la Primature en profite pour lancer un appel au calme aux principaux acteurs concernés, particulièrement les importateurs, les grossistes et les détaillants, les priant d’éviter toute forme d’anticipations spéculatives non fondées. Il précise également que le marché haïtien est suffisamment bien approvisionné et que les prix sur le marché international sont stables. La commission compte travailler avec les acteurs concernés, secteur privé et associations paysannes, afin d’adopter des mesures susceptibles de concourir à la stabilité des prix.

Le communiqué mérite d’être analysé pour plusieurs raisons. D’abord, on note l’absence en son sein des deux principales institutions dont la mission est d’œuvrer à la stabilisation des prix : la Banque de la République d’Haïti (BRH) et le ministère de l’Économie et des Finances (MEF). Milton Friedman, économiste monétaire, lauréat du prix Nobel d’économie en 1976, disait que l’inflation, la hausse du niveau général des prix ou « la vie chère » chez nous, « est toujours et partout un phénomène monétaire ». C’est pourquoi, il est avant tout du ressort des banques centrales de lutter contre l’inflation, donc en faveur de la stabilisation des prix. La théorie quantitative de la monnaie établit que la banque centrale qui contrôle l’offre de monnaie contrôle du même coup, en dernier ressort, le taux d’inflation.

Ainsi, en préservant la stabilité de l’offre de monnaie, on préserverait la stabilité du niveau général des prix. De même, si la banque centrale accroît rapidement l’offre de monnaie, l’inflation grimpera proportionnellement. Quant au MEF, on peut lire sur son site Internet (www.mefhaiti.gouv.ht) qu’il est de sa mission « d’établir, avec le concours de la banque centrale, la politique monétaire du pays et d’en superviser l’exécution ». Immense paradoxe donc que l’une comme l’autre de ces deux institutions n’ait été intégrée dans cette commission !

Mais on a pris cette mauvaise habitude de créer des commissions là où des entités de l’administration publique doivent répondre à leurs missions. Par la composition de la commission pour la stabilisation des prix, le gouvernement semble écarter toute possibilité que la présente inflation haïtienne soit d’origine monétaire comme le croient avec certitude les monétaristes, à la suite de Milton Friedman comme chef de file, qui ont d’ailleurs démontré théoriquement et empiriquement cette thèse de manière plutôt convaincante. Celle-ci invite alors les autorités à déterminer la quantité de la monnaie à mettre en circulation, la masse monétaire, en fonction du niveau de la production. L’inflation peut donc provenir d’une trop grande quantité de monnaie en circulation. Et cette hypothèse peut se révéler importante dans l’analyse de la vie chère actuelle, même si les autorités monétaires haïtiennes vantent leur bonne gestion en la matière.

Cela étant dit, en Haïti, il n’y a pas que la BRH qui influence la quantité de monnaie en circulation. Au début de l’année 2012, la Banque centrale faisait part d’une trop grande fuite de dollars américains à cause d’une forte affluence des travailleurs étrangers dans le pays, notamment les employés de la Minustah, qui perçoivent leur salaire en devise étrangère et qui transfèrent une fraction de ce montant à l’étranger.

L’offre de monnaie haïtienne, contrairement aux autres pays, est donc influencée par des instances autres que la banque centrale. On peut aussi s’interroger sur l’impact du financement des fonds Pétrocaribe sur la quantité de monnaie en circulation dans le pays. Le montant total de prévisions de décaissements pour les projets financés par le fonds Petrocaribe pour la période allant du 1er février 2010 au 31 juillet 2012 s’élève à 614.4 millions de dollars américains, soit 26.4 milliards de gourdes représentant 20 % du montant du budget national 2012/2013. Cette quantité substantielle de monnaie en circulation, ajoutée au budget de la Minustah, le tout hors du contrôle de la BRH, n’exercera-t-elle pas une pression inflationniste sur l’économie comme le soutiennent les monétaristes ? La réponse mérite d’être connue.

Si les conséquences d’une trop grande quantité de monnaie en circulation sont connues, on se demande alors pourquoi certains régimes recourent quand même à ce type de financement. Ils le font quand ils n’ont pas assez de recettes pour payer leurs dépenses. Dans un tel cas, ils pourraient emprunter, mais cette option n’est pas toujours à portée de main. Par exemple, après avoir bénéficié de l’annulation de sa dette, Haïti ne peut plus emprunter auprès de ses partenaires usuels, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Dans ce contexte, l’augmentation de la structure de l’administration publique avec un nombre élevé de secrétaires d’État et de directeurs généraux et les diverses promesses du chef de l’État ne rassurent pas.

La dernière promesse en date concerne les 18 000 gourdes aux 22 000 étudiants de l’Université d’État d’haïti, des 1 500 étudiants de l’Université du Roi Henri Christophe et aux étudiants des universités publiques : plus de 400 millions de gourdes. Comment le gouvernement compte les financer ? Elles vont alimenter les anticipations des agents économiques, en dépit du contenu du communiqué de la Primature. Ce serait naïf de penser que seules les variations des prix des denrées sur le marché international influencent les anticipations des différents acteurs économiques. Il faut le dire haut et fort : faire marcher la planche à billet pour financer les dépenses gouvernementales est la pire des options à envisager.

L’économie présente cette particularité de proposer rarement des solutions dépourvues d’inconvénients. Il peut donc y avoir des coûts monétaires à la présence de la Minustah en Haïti et même à l’aide bolivarienne au pays. Ces facteurs doivent faire l’objet de recherche de la part des autorités fiscales et monétaires si elles veulent d’éviter ou limiter d’éventuelles conséquences négatives.

L’effet de la lutte contre la contrebande ?

Nous venons de considérer deux causes probables de la vie chère : la création monétaire et les anticipations rationnelles. Il en existe d’autres : inflation par la demande, par les coûts, par les structures du marché et l’inflation importée. Commençons par la dernière. Selon le communiqué de la Primature, l’inflation importée ne figure pas parmi les causes probables de la vie chère locale puisque les prix sur le marché international sont stables. À ce propos, le taux de change dont l’augmentation est susceptible de faire augmenter les prix des produits importés est suffisamment stable et ne peut justifier la hausse observée sur le marché local.

L’inflation peut aussi être provoquée par une hausse de la demande ou une baisse de l’offre des produits composant le panier de la ménagère. En effet, lorsqu’il y a une augmentation de la demande qui n’est pas compensée par une hausse équivalente de l’offre, les prix ont tendance à augmenter. Mais là encore, le communiqué de la Primature est clair : le marché est suffisamment bien approvisionné. Y aurait-il excès de demande ? Pas vraiment de raisons d’y croire, les conditions de vie de la population n’ont pas changé.

L’effet de la tempête Isaac ? Il est encore tôt pour le constater sauf s’il s’agirait d’anticipations des agents économiques. Mais si le revenu n’y est pas, comme c’est le cas pour la grande majorité de la population, même si l’on voit venir la hausse, on ne pourra pas s’en protéger en alimentant son stock de réserve. Il n’y a que les importateurs/distributeurs qui puissent agir en fonction de leurs anticipations. Du côté des producteurs, leur offre par rapport à celle des importateurs est probablement trop faible pour influencer le prix du marché. Ils sont donc des preneurs de prix. Jusqu’ici, les autorités ne prennent même pas la peine de les rencontrer. Preuve de leur faible pouvoir de négociation, un des facteurs qui pourraient influencer le prix.

On ne peut non plus privilégier l’hypothèse d’une inflation par les coûts puisqu’il n’y a pas eu de chocs qui pourraient justifier une pareille augmentation. Les coûts de fonctionnement sont élevés en Haïti mais c’est une donnée qui n’a pas changé en 2012 sauf s’ils sont affectés par la politique récente de lutte contre la contrebande revendiquée par les autorités. Les composantes du coût qui peuvent être concernées par une hausse des prix sont, en général, les salaires, les impôts, les matières importées. On pourrait ajouter également les taux d’intérêt élevés si l’accès au financement des entreprises était plus important.

Parler d’anticipations renvoie à considérer les causes psychologiques de l’inflation. Ce qui arrive lorsque les gens se persuadent de la dévalorisation de leur monnaie, d’une hausse probable de la masse monétaire, des dépenses publiques incontrôlées et notamment lorsque les autorités fiscales et monétaires n’inspirent pas confiance. Un effet psychologique peut conduire à une spirale inflationniste, où quand le prix d’un élément essentiel augmente, tous les autres suivent mécaniquement, provoquant ainsi une spirale inflationniste.

L’inflation peut également résulter de la structure de l’économie locale. Elle s’expliquerait alors par les conditions de formation des prix sur les marchés locaux ou dans les secteurs économiques : concurrence déloyale, distorsions du marché ou présence de groupes d’entrepreneurs importants qui peuvent influencer le prix. Il s’agit d’un facteur à ne pas négliger dans le contexte haïtien.

L’analyse de l’ensemble des causes habituelles de l’inflation semble conforter l’hypothèse monétariste puisque la plupart des autres facteurs sont rejetés par le communiqué de la Primature. Le cas échéant, le leadership de la commission formée par le gouvernement devrait revenir à la BRH. La stabilité des prix passera inévitablement par l’identification des causes de la vie chère. Sinon, les remèdes proposés peuvent se révéler pires que la maladie elle-même. On n’est pas encore prêt d’oublier la baisse des droits de douanes sur les produits importés de la période post 86 afin de réduire la vie chère de l’époque. Nous continuons encore aujourd’hui à en faire les frais.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr








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