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En marge du dossier Clifford Brandt junior (5ème PARTIE) - Par Leslie Péan (26 novembre 2012)

mardi 4 décembre 2012 par Administrator

Quand le Parti d’Entente Populaire (PEP) parle de la bourgeoisie nationale haïtienne, il veut surtout jeter des ponts dans l’espace haïtien pour éviter que s’instaure une fracture entre les moyens et la fin, entre la réalité et les rêves. Le professeur Michel Hector explique que la bourgeoise est « la seule catégorie sociale à bénéficier dans le Manifeste (du PEP) d’une description aussi détaillée.

Cela traduit une double préoccupation : celle d’en finir avec les conclusions et mystifications dont ce concept avait fait l’objet en 1946 et 1957 et surtout celle de rallier la bourgeoisie à la lutte pour la transformation sociale (1) ».

Le PEP propose de rassembler tambour battant les entrepreneurs créateurs de richesse pour sortir cette classe sociale de son côté flou. Il s’agit du même coup de reconnaître le multiculturalisme haïtien et de ne pas tomber dans la démagogie noiriste du nationalisme culturel qui prétend faire de la langue créole et de la religion vaudou l’essence de l’homme haïtien contrairement au bovarysme des élites se réclamant du français et du catholicisme. Nationalisme culturel utilisable pour corriger l’aliénation élitiste mais charriant dans son dévoiement une superficialité réactionnaire constituant le creuset du fascisme local, sacrifiant l’agriculture nationale, provoquant l’exode massif des cadres et des Haïtiens en général, et troquant sa casquette noiriste sous François Duvalier pour celle du mulâtrisme sous Jean-Claude en accumulant toutes les horreurs.

Comme le dit Michel Hector, « pour des raisons à la fois économiques, politiques et idéologiques, les bourgeois nationaux ont joué tout au long de l’histoire du pays le rôle de bouc émissaire des féodaux (2) ». Pour qu’ils ne soient plus des boucs émissaires sacrifiés dans de nouveaux pogroms comme ceux qui eurent lieu de Soulouque à Duvalier en passant par Salomon, l’État de droit doit être établi. La haine a été propagée dans le dilemme d’une communauté imaginée qui a réécrit l’histoire d’Haïti et, en particulier l’assassinat de Dessalines le 17 octobre 1806, pour en faire le socle de la démarche de la « pureté » noiriste contre la « dépravation » mulâtriste. Cet imaginaire malsain continue d’avancer masqué et de se répandre par des courants néo-duvaliéristes incapables de reconnaître l’échec de leur politique conduisant à la néantification progressive de l’entité haïtienne.

Par exemple, la bourgeoisie nationale, active dans le secteur de l’hôtellerie, a besoin d’une présence active de l’État pour assurer un service de qualité. Le potentiel touristique d’Haïti est significatif et, rien que dans ce secteur, il y a une demande d’assistance financière à satisfaire de la part des entrepreneurs pour faire rayonner les coins paradisiaques que la nature nous a offerts. Une demande de formation et de respect des droits des travailleurs que respectivement Maurice Liautaud, directeur de l’École Hôtelière et Rhindal Assad, Ministre du Tourisme, ont eu pour responsabilité d’assurer en 1958 au cours du démarrage de cette industrie.

En effet, l’École Hôtelière n’a été créée qu’en 1953 avec l’assistance technique des Nations Unies. Avec une promotion tous les deux ans, en six ans d’existence, trois promotions de cadres qualifiés totalisant 59 personnes ont été diplômées. Toutefois l’accueil reçu par ces diplômés n’est pas allé au-delà du folklore et des apparences. Les patrons préfèrent prendre des personnes non qualifiées, ignorantes du b-a-ba dans le domaine et payer des salaires de misère de 18 à 20 dollars par mois (100 gourdes) au lieu de 50 dollars par mois aux diplômés de l’école hôtelière. Comme l’explique Maurice Liautaud, « les hôteliers eux-mêmes ne comprennent pas la nécessité d’une collaboration harmonieuse avec l’établissement (École hôtelière). Dans une enquête menée dans les principaux hôtels, il a été observé que des individus ne sachant ni lire ni écrire, confondant des marques de liqueur avec d’autres, ne pouvant rédiger une note d’addition, occupent cependant des positions-clef dans certains hôtels de Port-au-Prince et de Pétionville (3) ». Le refus de la bourgeoisie de payer des salaires compétitifs aux ouvriers n’est pas particulier au secteur touristique. D’où la montée du mouvement syndical alors pour défendre les droits des travailleurs. En effet, de 1957 à 1958, 57 associations syndicales regroupant 14 000 travailleurs ont été créées à la capitale et dans une dizaine de villes de province.

La nécessité d’avoir un État à la hauteur s’impose pour assurer parallèlement un climat de sécurité et la formation d’un personnel hôtelier compétent. C’est la condition sine qua non pour pouvoir attirer des groupes hôteliers prestigieux capables de s’associer à des Haïtiens pour promouvoir ce secteur. De manière générale, l’intervention du PEP ne vise pas moins que de donner de l’allure aux 650 entreprises industrielles et aux 563 entreprises commerciales réparties dans les dix villes de province que sont le Cap, les Cayes, Saint-Marc, Gonaïves, Jacmel, Jérémie, Petit-Goâve, Port-de-Paix, Fort-Liberté et Trou du Nord. Des entreprises industrielles employant 9 231 ouvriers et des entreprises commerciales employant 4 534 ouvriers pour l’année 1957-1958. À l’époque, en 1958, à Port-au-Prince, il y avait 177 entreprises et 10 760 ouvriers.

La force de la pensée du PEP de Jacques Stephen Alexis a été de projeter les phares sur la bourgeoisie nationale en mettant son niveau intellectuel et celui du cerveau collectif du PEP au service du développement économique d’Haïti. L’élimination physique de ce savant a dégarni la pensée haïtienne d’une personnalité qui y faisait le ménage sans concessions. En ouvrant son cœur loin de la litanie des mépris. De ceux dont parle Alix Mathon expliquant comment « les gens du Bois-Verna et de Turgeau, mais entre eux seulement, dans des réunions intimes, parlaient avec dédain des hommes et des femmes de la basse ville qu’ils considéraient d’une autre condition alors que tout au long du jour ils étaient en relations cordiales d’affaires avec eux et comptaient souvent parmi eux de nombreux parents (4) ». Aveuglement qui fait le lit de la sauvagerie et de la violence.

Un cortège d’ennuis, de tristesses et d’obscurités

Les débats continueront sur la bourgeoisie nationale avec un Jean-Luc (Yves Montas) qui présente un point de vue contraire sur cette classe sociale en Haïti, en déclarant « Qu’elle soit haïtienne ou étrangère, elle n’a rien de nationale (5) ». Placée sous le signe de la critique latino-américaine de l’école de la dépendance, la pensée de Jean-Luc aborde la question de la bourgeoisie compradore. Il considère Oswald Brandt comme le prototype de ce groupe. Les augures étaient favorables pour un débat qui aurait pu révéler bien des méprises sur ce qui est perçu. Oyez Jean-Luc nous présentant, à la fin des années 1960, au moment où il écrivait Lutte Armée, Lutte Politique et Lutte Idéologique en Haïti (6), son appréciation de la bourgeoisie en Haïti. Il écrit :

« Pour illustrer ce que nous sommes capables de faire dans le cadre de ce premier point de notre programme, nous allons prendre l’exemple de l’enrichissement d’un commerçant import-export bien typique, nous nommons Oswald Brandt. L’évolution de la fortune et des activités de ce commerçant peut illustrer parfaitement ce qu’on peut faire sur le plan national, cette fois non pas pour le profit privé, mais au bénéfice du peuple.

Oswald Brandt, de son propre aveu, a commencé ses activités commerciales avec un modeste capital. Sa fortune actuelle est généralement estimée aux environs de 15 millions de dollars. La différence entre le modeste capital de départ et les 15 millions actuels, c’est la sueur du paysan haïtien.

La source de cette fortune, la mamelle que Brandt a sucée, c’est l’exportation du café, du coton, et l’importation des marchandises étrangères. À partir des capitaux amassés dans le commerce import-export, il lui a été possible d’investir dans des activités industrielles. L’Usine à Mantègue est restée pendant longtemps sa seule entreprise industrielle, établie d’ailleurs comme un appendice de ses activités spéculatives sur le coton. Puis au cours des années 45-46, il a monté sa filature de Saint-Martin, et sous Magloire, sa savonnerie.

L’accumulation des capitaux privés au profit d’un particulier nous indique la voie de l’accumulation collective des capitaux au profit de toute la communauté haïtienne. Ce que Brandt a fait pour son profit personnel nous indique ce qui peut être fait au profit de tout un peuple.

Nous avons singularisé le cas de Brandt, mais l’enrichissement des Madsen, des Nadal, des Wiener, des Blanchet, des Vital, des Léon Baptiste, de Saint-Rémy, etc. … nous fournit le même exemple significatif de l’accumulation privée de capitaux réalisée par les COMPRADORS. Un proverbe en Haïti affirme : Ce lajan ki fè lajan, soulignant ainsi la capacité d’un modeste capital de se multiplier à l’infini tant qu’on lui laisse le champ libre. L’argent pond de l’argent, à condition que le commerçant du Bord-de-Mer puisse s’approprier, en achetant le café, du travail non-payé au paysan. C’est ce parasitisme que nous voulons faire cesser (7) ».

Mais la dictature duvaliériste avec son cortège d’ennuis, de tristesses et d’obscurités va tout chambarder. La société haïtienne est perturbée dans ses fondements avec ce cocktail sans sirop de personnalités franchement caricaturales exprimant tous nos dysfonctionnements. Un univers totalement déjanté qui place Haïti sur la voie de l’extinction. Avec en plus, un consensus mou.

Le livre d’or du savoir vivre

La bourgeoisie a des attributs précis qui renvoient à une position spécifique dans le processus de production, d’échanges et dans la finance. Elle a un capital culturel c’est-à-dire un style de vie, un savoir-faire, des manières (savoir se servir d’une fourchette à table), bref un train de vie en rapport avec ses moyens économiques. On se souviendra que, sur le plan social, l’une des premières instructions du président François Duvalier aux membres de sa garde rapprochée et de sa maison militaire fut d’acquérir Le livre d’or du savoir vivre (Éditions Stauffacher, Zurich, Suisse). Il fallait dépasser les rudiments du savoir-vivre enseignés dans le petit catéchisme de Berthe Bernage intitulé Le Savoir-vivre et les Usages du Monde. Étant au pouvoir, il fallait rivaliser avec la bourgeoisie traditionnelle et donc se doter d’un capital culturel consistant, c’est-à-dire apprendre la politesse, et avoir des manières considérées fondamentales dans le landerneau.

En effet, il faut savoir manger à table, savoir danser et converser, et nouer une cravate pour se rendre à une rencontre officielle pour ne pas embarrasser son gouvernement. La bourgeoise a un ensemble de pratiques sociales, culturelles, vestimentaires, culinaires, alimentaires, qui organisent sa vie à tous les niveaux. La bourgeoisie n’exerce pas de métiers manuels et a une certaine éducation liée à l’instruction reçue dans les meilleures écoles. Cette éducation s’acquiert parfois à partir de la deuxième ou la troisième génération des possédants. Par extension, la bourgeoisie s’applique aux grands commis de l’État, aux bureaucrates de ses administrations et aux membres fortunés des professions libérales (médecins, avocats, ingénieurs, notaires, etc.). Enfin, la bourgeoisie a une éthique de famille et assure sa reproduction sociale dans un marché matrimonial restreint. Ce qui conduit à des fascinantes régularités qui éclairent bien des réseaux d’alliance d’hier et d’aujourd’hui.

Pour sortir du piège de la consanguinité et de l’endogamie (aussi prévalant dans le lakou à la fin 19e siècle), certaines personnes de la bourgeoisie choisissent de rompre ave le repliement matrimonial et de convoler avec des étrangers. C’est le cas avec des Haïtiennes telles que Marie Jeanne Clara de Lespinasse qui a épousé l’allemand Eduars H. Reinbold ou encore de Lorvana Pierrot qui a épousé le grec Lagojanis qui possédait une grande maison de commerce. En dépit de la loi haïtienne qui leur faisait perdre leur nationalité en se mariant avec un étranger, bien des Haïtiennes, si elles ne l’étaient pas déjà, se retrouvent dans la bourgeoisie par leur mariage avec des négociants allemands (8).

La catégorisation de bourgeois s’applique aussi aux familles engagées dans le processus de sous-traitance ou de délocalisation en ces temps de globalisation et de mondialisation. Sont des bourgeois, les propriétaires et actionnaires dans les usines de sous-traitance (outsourcing) fonctionnant à partir d’un contrat entre le donneur d’ordre (un étranger) et le receveur d’ordres (prestataire) pour l’exécution de tâches spécifiques. Les bourgeois sont aussi les propriétaires et actionnaires des entreprises locales qui fonctionnent dans le cadre de la délocalisation (offshoring), c’est-à-dire représentent une branche des activités d’une entreprise étrangère transférée en Haïti. Sont-ils des bourgeois nationaux ? Cela dépend de leur pratique concrète dans les luttes politiques, économiques et sociales. Ils ne le sont pas quand ils ne manifestent aucune solidarité avec les intérêts nationaux. Quand ils acceptent par leur silence les pratiques dictatoriales des détenteurs du pouvoir politique et quand ils maintiennent leurs ouvriers dans des conditions de travail qui relèvent plutôt de l’esclavage moderne. Mais aussi, ils sont des bourgeois nationaux quand ils ont assez de discernement pour exercer leur pouvoir et dire à la dictature, comme ce fut le cas avec l’Associations des Industries d’Haïti en janvier 1986, que les choses doivent changer.

La fréquence des troubles politiques accompagnés de « déchoukage » a porté des bourgeois haïtiens à se munir du paravent de « consul honoraire » afin de dissuader les pillards, même dans l’imaginaire, de s’attaquer à leur maison. La reconnaissance de la bourgeoisie est objective et n’a aucune implication morale. Admettre que X ou Y est un bourgeois ne signifie nullement qu’on l’aime ou pas. L’observation est empirique, scientifique et non partisane. Enfin il importe de rester au niveau conceptuel pour l’identification d’un bourgeois. Sinon, à vouloir prendre d’autres sociétés comme référence, on risque de ne pouvoir rien comprendre. À ce rythme, la majorité des écoles et universités en Haïti ne seraient pas des écoles et universités. Et cela pourrait s’appliquer à d’autres catégories en allant au plus haut sommet de l’État. Caveant consules !

Le temps de tous les trafics

La rentabilisation du pouvoir politique est faite à travers les renvois d’ascenseur aux trafiquants de drogue dont les agents patentés se retrouvent dans les hautes sphères du pouvoir. Haïti a usé les dernières ressources morales qui lui restaient en devenant un narco État pliant l’échine devant les moindres petits trafiquants. Après 1986, les Colombiens et autres Latino-Américains investissent le marché haïtien en masse comme port de transit pour exporter la cocaïne sur le marché américain (9).

L’armée et la bourgeoisie longtemps considérées comme deux bras droits de l’ordre marchand international ont tellement stérilisé les possibilités de développement qu’en 1993, le gouvernement américain s’est retourné contre eux. En effet, drôle de choses, le président Bill Clinton signe plusieurs Executive Orders déclarant les familles de tous les membres de l’armée, des personnes spécialement désignées (PSD), Specially designated persons (SDN), bloquant leurs comptes en banque et révoquant leurs visas pour visiter les États-Unis. L’argument mis en avant est que ces membres de l’élite moralement répugnante (MRE en anglais) auraient financé et participé au coup d’État contre le président élu Jean-Bertrand Aristide de 1991. Pour avoir droit au retour au pouvoir, les Américains ont exigé des dirigeants Lavalas et ont reçu d’eux la garantie que les tarifs douaniers protecteurs du marché haïtien seront éliminés et que des secteurs entiers de l’économie seront privatisés. Pari tenu. Faut-il pendre haut et court pour cela le président Aristide, son chef de cabinet, ses conseillers politiques, ministres, tous les officiels Lavalas et apparentés. Bien sûr que non !

Le parti Lavalas retourne au pouvoir dans un pays exsangue, pris à la gorge et payant un prix élevé pour ses luttes de pouvoir. Drôle d’affaire, dix ans plus tard, le même président Aristide est rembarqué dans un avion américain le 28 février 2004, par des conseillers américains très spéciaux. La communauté internationale mène la danse, violant des jeunes des deux sexes et semant une épidémie de choléra qui a déjà tué plus 7 500 Haïtiens. L’absurdité triomphe avec une sorte de prime donnée à la médiocrité et au cynisme dans tous les domaines. L’Haïtien a été converti dans le sens que disait Orwell : « Tu ne seras plus jamais capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage ou d’intégrité. Tu seras creux. Nous allons te presser jusqu’à ce que tu sois vide, puis nous te remplirons de nous-mêmes (10) ».

Les trois singes de la sagesse

L’ambassadeur américain Brian Dean Curran ne mâcha pas ses mots le 9 juillet 2003 pour dire aux hommes d’affaires d’Haïti que leur comportement ne pouvait leur apporter rien de bien. Les entrepreneurs haïtiens font comme les trois singes de la sagesse et ne veulent rien dire, rien voir et rien entendre en ce qui concerne les activités des narco-trafiquants. Brian Dean Curran déclara alors : « Vous connaissez tous les gens impliqués dans le trafic de drogue et le blanchiment d’argent dans votre pays. Vous travaillez avec eux, vous investissez avec eux, et vous êtes même en train de blanchir de l’argent pour eux. Les trafiquants de drogue sont connus, s’approvisionnent dans vos magasins et vous les élisez à des postes dans vos Chambres de Commerce (11) ». Ces mots sont tombés dans les oreilles de sourds. Difficile de renverser la perspective quand on sait que le Bureau de la Lutte Contre le Trafic des Stupéfiants (BLTS) n’a que 48 agents pour un pays de 8.3 millions d’habitants et un bureau à la capitale sans moyens de transport pour patrouiller les 1771 kilomètres de côtes.

Au cours des douze années 1999-2003, plus de quarante tonnes de cocaïne ont été exportées par Jacques Beaudouin Kétant, un des barons parmi une cinquantaine de trafiquants déportés et incarcérés aux États-Unis (12). Aussi on peut s’expliquer qu’en 2009, 58% des personnes enquêtées dans le groupe d’âge 10-25 ans pensent que les consommateurs des drogues telles que l’hydrochloride de cocaïne ou du crack courent de graves risques (13). Depuis 2006, la quantité de crack saisie est en nette augmentation ainsi que le nombre de personnes interpellées pour trafic de stupéfiants (14). Le 23 février 2012, le BLTS et la DEA (Drug Enforcement Agency) ont réalisé une importante saisie de 300 kilos de cocaïne dans la commune de Tabarre appartenant à un ressortissant colombien nommé Jaimes Penuela, et à un citoyen haïtien nommé Compère Charitable.

On se rappelle comment le 24 juin 2010, l’ambassadeur américain Kenneth Merten remettait à Paul Denis, Ministre haïtien de la Justice, un chèque au montant de 1,376,782.29 $ US (un million trois cents soixante seize mille sept cents quatre vingt deux dollars américains et vingt neuf centimes), représentant 50% des avoirs et biens confisqués du narcotrafiquant haïtien Serge Edouard (15). Ce dernier, qui était très connu pour sa « banque de borlette » dénommée Sergot Persévérance, avait été jugé et condamné à la prison à vie en septembre 2005 pour importation de cocaïne et blanchiment d’argent. Lors de son procès en appel en Floride en 2007, ses frères Hughes et Hubert et son ami Clifford Sibilia qui étaient ses associés ont avoué (en échange de peines plus légères) comment « Edouard a utilisé l’entreprise de loterie comme couverture pour blanchir les bénéfices de son opération de trafic de drogue (16) ».

La borlette : deuxième employeur national

Avec les profits accumulés par Serge Edouard qui étaient de 1,500 dollars américains par mois entre 1993 et 1999, il a pu ouvrir des dizaines de « banques de borlette » à travers le pays et ainsi augmenter ses profits à une valeur se situant entre 12,000 et 15,000 dollars américains par mois. Ce profit maximal de 15 000 dollars américains par mois ne représente que la partie émergée de l’iceberg. La masse cachée sous l’eau est représentée par les comptes en banque dans différentes institutions financières de la place qui avaient plus de 30 Millions de dollars entre 1997 et 2004 (17). Selon les discussions enregistrées au tribunal de Floride, « Edouard possédait également quatre maisons valant entre 200 000 $ US et 400 000 $ US chacune ; de grandes parcelles de terres d’une valeur d’environ 2 millions $ US ; un immeuble commercial au centre-ville de Port-au-Prince acheté pour 500 000 dollars US ; un appartement acheté pour 200 000 $ US ; un motel acheté 5 millions de dollars US, et plusieurs voitures de luxe (18) ».

Les acheteurs de la loterie dénommée borlette payaient leurs numéros avec la gourde haïtienne mais les employés des banques de borlette appartenant à Sergot Persévérance étaient gracieusement payés en dollars américains. Le juteux commerce de cocaïne permettait aux bénéficiaires d’investir dans différentes entreprises de commerce de poulet importé, de boissons gazeuses, de riz importé, etc. Le corollaire de cet état de choses est que de nombreuses autorités politiques furent grassement payées pour permettre la maîtrise de la chaine de distribution incluant des employés de la American Airlines, pièce maîtresse dans le passage de la cocaïne d’Haïti vers les États-Unis. Tout un savoir a été développé pour façonner les individus et conduire la mafia impliquée dans ce trafic. Parmi ces individus, Romaine Lestin, responsable de la sécurité à l’aéroport international, et Oriel Jean, chef de la sécurité au Palais national, jouèrent un rôle prédominant. (à suivre)

(1) Michel Hector, Syndicalisme et Socialisme en Haïti, P-au-P, Imprimerie Deschamps, 1987, p. 110.

(2)Ibid.

(3)Maurice Liautaud, « L’École hôtelière et ses buts », Revue du Travail, 1er mai 1959, P-au-P, p. 39.

(4)Alix Mathon, La fin des baïonnettes, Paris, Editions de l’École, 1972, p. 53.

(5)Jean-Luc (Yves Montas), Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti, Montréal, Nouvelle Optique, p. 103-104.

(6)Jean-Luc(Yves Montas), Lutte Armée, Lutte Politique et Lutte Idéologique en Haïti, Juin 1968.

(7)Jean-Luc (Yves Montas), Structures économiques et lutte nationale populaire en Haïti, op. cit., p. 119.

(8)Pour les exemples de mariage d’Allemands avec des Haïtiennes on peut citer les unions Théodore Donner - Alice Dupuy ; Fritz Donner – Emma Gardère ; Wilhem Buch – Luce Laraque ; Auguste Arhendtz - Crémène Levêque ; Oloffson Lucas - Margo Tippenhauer ; Rodolphe Tippenhauer - Betsy Fouche. Voir Alain Turnier, La Société des Baïonnettes, Le Natal, 1985 p. 165.

(9)Gotson Pierre, « Haïti en el narcotráfico y el desafío informativo », Alterpresse, 23 septembre 2010.

(10)Georges Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 1950, p. 362.

(11)Cité dans Louis Naud Pierre, « Haïti – le droit à l’épreuve des logiques d’acteurs », in Carlo Célius, Le défi haïtien, op. cit., p. 126.

(12)Don Bohning, « Haïti, a haven for drug-traffickers », The Miami Herald, July 20, 1998

(13)Organisation des États Américains, Haïti - Évaluation sur le progrès de contrôle des drogues 2007-2009, Washington, 2010, p. 12.

(14)Ibid, p. 16.

(15)« Haiti receives its share of assets confiscated from a drug dealer », P-au-P, Haiti. 25/06/2010, demotix.com

(16)« Edouard used the lottery business as a front to launder the proceeds from his drug-trafficking opération » dans USA v. Serge Edouard, (11th Cir. 2007), In the United States Court of Appeals for the Eleventh Circuit, No. 05-15808, D. C. Docket No. 05-20355-CR-KMM, United States of America, May 11, 2007, p. 8.

(17)Ibid. p. 9

(18)Ibid., p. 9 et 46.








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