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Haïti, chantier de titans - Par : Arnaud Robert, LE TEMPS

mardi 2 février 2010 par William Toussaint

Haïti, chantier de titans - Par : Arnaud Robert

Trois semaines après le séisme, les besoins restent énormes sur l’île caraïbe. Il s’agit pourtant de penser déjà à la reconstruction du pays – certains disent à la construction –, qui prendra des années
Il suffit de parler quelques minutes avec un habitant de Port-au-Prince pour comprendre que, trois semaines après le séisme qui a frappé Haïti, l’heure reste à l’aide d’urgence. Des centaines de milliers d’habitants, traumatisés, qui dorment sur le pavé même si leur maison est debout, par peur de nouveaux écroulements. Un peuple entier dont beaucoup de personnes n’ont encore reçu ni vivres, ni assistance médicale, ni tentes. Et, déjà, il faut songer au moyen et au long terme.

Dans quatre mois, la saison des pluies annoncera celle des cyclones. Les sommes faramineuses collectées dans l’élan de générosité mondiale et les aides internationales doivent servir, comme le dit le sociologue Laënnec Hurbon, « à refonder une nation ». Au récent Sommet de Montréal, le 25 janvier, les participants ont annoncé qu’il faudrait dix ans pour rebâtir, sans reconduire les erreurs du passé, ce qui a été réduit à néant. Les priorités s’enchevêtrent.

C’est un pays aux 10 000 ONG. Depuis plusieurs décennies, notamment le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986, Haïti est une toile complexe d’initiatives singulières, d’aide internationale et de missions onusiennes, dont les missions parfois se contredisent. Selon Ciro de Falco, coordinateur spécial pour la reconstruction d’Haïti au sein de la Banque interaméricaine de développement, la coordination de ces afflux massifs de financement, dans les prochaines années, sera cruciale.
On estime à 10 milliards de dollars la somme nécessaire, dans la décennie à venir, pour que le pays retrouve un niveau d’infrastructure et de fonctionnalité acceptable. « Il faut éviter que l’argent injecté se dilue dans les rouages de l’économie haïtienne. De ce point de vue, le rôle du gouvernement, qui doit assurer la direction stratégique des opérations, est fondamental. » Parallèlement aux chantiers qui s’annoncent (routes, écoles, aides à l’agriculture, bâtiments publics), le renforcement de la capacité de l’Etat haïtien, que chacun se défend de vouloir mettre sous tutelle internationale, participera de l’effort. « Si nous excluons le gouvernement, notre expérience nous apprend qu’aucun projet de développement ne sera durable. »

L’Etat haïtien était faible avant la catastrophe. Il est encore affaibli depuis le 12 janvier. « En deux cents ans, jamais le gouvernement central n’a réussi à contrôler toute l’étendue du territoire », explique le politologue Sauveur Pierre Etienne. Trente ans de dictature duvaliériste, les coups d’Etat, deux interventions américaines en 1994 et 2004, une mission onusienne qui n’a pas réussi à renforcer la capacité de gouvernance de l’Etat : « On ne peut pas parler de reconstruction, mais de construction d’Haïti. »

En 2010, il s’agit pour le monde politique haïtien de rompre avec d’anciens réflexes de corruption, de détournement de fonds. « En Haïti, le président ne devrait plus pouvoir nommer sénateur son garçon de cour. Le chef de la police et celui de la sécurité ne devraient plus être aux ordres des narcotrafiquants. » Sauveur Pierre Etienne parle d’une élite de flibustiers qu’il faudra mettre au pas. De ce point de vue, la communauté internationale doit assumer enfin son rôle d’accompagnement critique de l’Etat haïtien, dont la faiblesse historique semble en partie de sa responsabilité. « Sinon, nous continuerons de vivre de la mendicité. »

On estime que près de 200 000 personnes ont déjà quitté Port-au-Prince pour rejoindre les provinces d’où elles étaient originaires. La capitale concentre tous les maux du pays et l’essentiel de ses administrations. Agroéconomiste et géographe aménagiste, Roger Michel décrit un processus d’exode rural engagé sous la présidence de François Duvalier dans les années 1960.

Après la fuite des cerveaux haïtiens, les populations rurales ont commencé à grossir les bidonvilles de la capitale. La diaspora établie aux Etats-Unis et au Canada, en fournissant de l’argent frais aux familles restées sur place, a contribué à fragiliser encore l’agriculture haïtienne. « Pour­quoi planter encore alors qu’il revient moins cher d’acheter du riz américain ? » Il faut donc revaloriser chaque entité du pays, divisé en 762 communes rurales. « Si on ne construit pas de routes, ni d’hôpitaux et d’écoles dans la campagne, les populations nouvellement émigrées vont très vite retourner à Port-au-Prince. »

Le développement des ports secondaires d’Haïti (Jacmel, Cap-Haïtien, Les Cayes), le renforcement des pouvoirs locaux, mais aussi l’implantation de zones franches sur tout le territoire (750 000 Haïtiens y travaillaient il y a dix ans, contre 125 000 aujourd’hui) peuvent participer, par ricochet, du renouveau d’une capitale redimensionnée.

« L’histoire coloniale peut être comprise comme une immense entreprise d’expropriation. » Après l’indépendance haïtienne, en 1804, jamais la question foncière n’a pu être résolue par les gouvernements successifs. Le philosophe Francis Cheneval, qui a été rapporteur pour l’ONU de la commission pour le renforcement de la capacité juridique des pauvres, voit aussi dans l’absence de registre fiable de propriété une des causes de l’échec économique. « Dans des pays comme la Chine, où des contrats de location avaient été accordés pour des décennies aux paysans, la productivité agricole augmentait considérablement. »
Dans les provinces, le gouvernement doit donc simplifier les procédures d’attribution des terres. A Port-au-Prince, le peuplement anarchique, hors du cadre légal, et la destruction probable de nombre d’archives devraient ouvrir une longue phase de recensement. « Il y a une occasion sans précédent pour établir un registre formel. Il faut intégrer les populations les plus pauvres qui se trouvaient en dehors du système. »

Il ne s’agit pas de reproduire les erreurs du passé. Port-au-Prince compte dix fois trop d’habitants. Selon George Deikun, d’ONU-Habitat, la priorité est d’éviter de reconstruire dans les zones les plus dangereuses, sur les mornes qui entourent la capitale notamment et qui sont soumises aux glissements de terrain et à l’érosion. Tout en améliorant la qualité des maisons privées, une série de bâtiments publics (écoles, hôpitaux, administration) doivent être rebâtis aux normes antisismiques.
Le gouvernement veut absolument éviter les camps provisoires qui sont en train de s’établir aux abords de la capitale. « Il souhaite privilégier l’aide aux familles pour rebâtir leur logement à proximité de l’endroit où elles vivaient avant le tremblement de terre. » Difficile aujourd’hui de résoudre cette contradiction. Encourager les gens à quitter des terres qu’ils avaient conquises et sur lesquelles ils avaient investi et, parallèlement, les aider à rester là où ils étaient.

L’accent est mis sur la faillite intérieure de l’Etat et sa responsabilité dans la catastrophe. Mais l’histoire de l’île est marquée aussi par une série d’interventions et de lâchages internationaux, de la part de la France et des Etats-Unis surtout. Directeur de l’Institute for Justice & Democracy in Haiti, Brian Concannon affirme que cette politique américaine est fondée sur l’angoisse des boat people et d’une déstabilisation régionale. La réaction massive de l’administration Obama, quelques heures après le séisme, pourrait indiquer un changement de politique si elle se prolonge sur le long terme.
« On a beaucoup critiqué en Europe l’intervention des Etats-Unis en Haïti. Pour le moment, elle me paraît légitime. Je n’ai pas encore d’indice d’un calcul de l’administration qui, comme dans le cas de l’Irak, penserait déjà aux sommes colossales dont pourraient bénéficier les sociétés américaines pour la reconstruction. »

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