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Histoire et patrimoine

La colère du président

lundi 17 mars 2014 par Administrator

Les murs de la citadelle ont retenu le bruit de la mauvaise humeur du chef de l’Etat. Où sont les conseillers en matière de sauvegarde de nos biens historiques ?

Pierre Clitandre

Sur le site de Le Nouvelliste, des internautes ont eu l’opportunité de voir en vidéo la visite qu’a effectuée le président haïtien, Joseph Michel Martelly, sur le site historique et touristique de la citadelle Laferrière. Accompagné de la ministre du Tourisme, Madame Stéphanie Balmir Villedrouin, et d’un de ses proches conseillers politiques, Monsieur Mario Dupuy, le président de la République n’a pas caché sa colère face à l’abandon dans lequel la citadelle du roi Henry Christophe végète actuellement. Cela, en dépit des efforts déployés par les administrations précédentes pour restaurer cette gigantesque structure de défense militaire classée par lL’Unesco comme patrimoine de l’humanité.

Le chef de l’Etat n’a pas mâché ses mots au constat du manque d’entretien de la citadelle. Faisant énergiquement la leçon au personnel des lieux qui aurait la responsabilité de protéger, de sauvegarder et de maintenir en bon état le fort, l’illustre visiteur a déclaré, entre autres, que « la citadelle est la carte d’identité d’Haïti ». Le conseiller culturel pour cette occasion, Mario Dupuy, a, à plusieurs reprises, argumenté avec le président et fait des suggestions en vue de freiner la dégradation inacceptable du monument. La ministre du Tourisme, Stéphanie Balmir Villedrouin, n’a pas fait d’intervention durant ce coup de colère, se contentant d’entendre ou de noter les propos du chef de l’Etat. L’impression qui s’est dégagée du moment est que les responsabilités ministérielles seraient sinon directement désignées par le président du moins effleurées et la prudence serait la meilleure attitude en pareille circonstance. On a noté que la ministre de la Culture, Madame Josette Darguste, n’était pas présente au cours de cette prospection à la citadelle. Les priorités culturelles, dans un sens large, n’ayant pas été définies depuis trois ans, apre kanaval tanbou lou !

La question est de savoir si des fonds ont été débloqués pour la restauration de la citadelle, qui gère ces fonds et quelle somme a été allouée pour le paiement du personnel et l’entretien quotidien de ce qu’on considérait, avec un orgueil emphatique, comme « la huitième merveille du monde. » Il n’y a pas de transparence à ce niveau.

On peut toutefois argumenter que, dans sa politique visant à « vendre une nouvelle image du pays », le tourisme a eu la part du lion dans la mise en place d’infrastructures d’accueil et de mobilisation médiatique. Mais la restauration historique des sites, qui nécessite plus d’expertise et d’investissements, n’a jamais été concrètement abordée par le gouvernement. On peut aussi se demander où est passé L’ISPAN (L’Institut de sauvegarde du patrimoine national) qui devrait avoir un représentant, durant cette visite, pour donner des précisions plus techniques au président.

Certains avancent que Monsieur Martelly commence à se rendre compte dans les faits qu’à force de centralisation décisionnelle, les marges de manœuvre sont si minces à certains « grands commis de l’Etat » que le palais national, de colère justifiée en énervement légitime, peut être victime de congestion administrative. La colère du président n’est pas une bonne chose. Cela peut créer des tensions maladroites, des suspicions désespérantes et des accusations improductives.

LE PARADOXE DE L’HISTOIRE

C’est une bonne chose de voir, face à la caméra, le président en bras de chemise et chaussé de bottes de chantier gravir escaliers et pentes raides de l’historique édifice pour montrer à tous son mécontentement. Certains, enthousiasmés par le geste, ont même fait des commentaires après avoir visionné la vidéo pour rappeler, que sous la dictature, le personnel de la citadelle serait jeté, sans autre forme de procès, dans les ergastules de Fort-Dimanche ! Les temps ont donc changé. Ce qui n’a pas changé, par contre, c’est le présidentialisme pur et dur.

Mais, c’est aussi une mauvaise chose d’assister à ces colères publiques. Les décisions doivent être prises dans la sérénité bureaucratique, du haut au bas de l’échelle. Si elles n’atterrissent pas, comme on aime le dire, c’est qu’il y a un dysfonctionnement quelque part dans l’appareil administratif. Dans un tel cas, le clientélisme doit être mis au rancart et les coteries ne peuvent plus être tolérées. Nous ne sommes plus, certes, à l’époque des changements intempestifs de ministres. Ceux qu’on nous présentait comme « les nouveaux hommes du président » se sont révélés, à chaque changement de cabinet, les plus retors au changement. Voilà le mot ! On doit changer les manières de la présidence haïtienne.

Le paradoxe de l’histoire de la colère du président est que le bâtisseur de la citadelle, dont la statue équestre est au Champ de Mars, assiste, sans élever la voix, à sa progressive dégradation. Nous revenons sur ce sujet parce qu’il nous semble discordant de protester contre le mauvais état de sa construction et de ne rien ordonner jusqu’à présent pour qu’on protège la statue du constructeur de la poussière, de la corrosion et autres facteurs de détérioration. Le chef de l’Etat devra faire une visite sur les chantiers de l’hémicycle du kiosque Occide Jeanty pour qu’enfin, soit protégée la statue d’Henry Christophe « du sel dissous, de la pollution, du micro-organisme, de la végétation et de la poussière » comme l’a si bien mentionné un expert de l’Unesco participant actuellement à un séminaire sur les « risques pour le patrimoine culturel et historique » qui se tient au Musée du panthéon national.

Il est évident que la fonction du président l’expose quotidiennement à de multiples sollicitations. Les nominations ministérielles sont faites pour alléger la tâche du chef de l’Etat. Des expertises sur le plan de la protection de nos biens culturels et historiques doivent permettre de mieux mener une politique touristique. Si la colère peut montrer, dans le cas de la citadelle mal tenue, une autorité à la tête de l’Etat, elle a aussi des effets collatéraux qui laissent croire que, préoccupée par des dossiers plus chauds, la présidence néglige les plus permanents. C’est là que le vrai leadership laisse la place à la sirène de pompier. La stridence n’est pas bonne conseillère en matière de gestion publique moderne.
Pierre Clitandre

Voir en ligne : Le Nouvelliste







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