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Une bombe à retardement ?

jeudi 22 avril 2010 par Vincent Marissal

(Port-au-Prince) Thierry Gardère, président de la légendaire maison Rhum Barbancourt, a perdu sa luxueuse maison de Port-au-Prince le 12 janvier. Aplatie comme une crêpe. Coup dur, bien sûr, mais il va vite s’en remettre.

M. Gardère a reçu le chèque de son assureur le mois dernier, quelques semaines après le séisme, et il est déjà en train de reconstruire. Sa compagnie d’assurances remboursera aussi les millions de dollars de perte à sa distillerie. « Quand j’ai pris l’assurance, je pensais inondation et incendie, mais jamais, jamais je n’ai pensé tremblement de terre », m’a-t-il raconté dans les bureaux de la vieille distillerie, parmi les enivrantes effluves de rhum. Je suis remonté dans l’auto de Ralph, le jeune homme avec qui je travaille ici, et je lui ai demandé combien de temps encore il croyait devoir vivre, avec sa femme, sa mère et sa petite soeur, dans une tente. « Je ne sais pas. Il faut que je trouve l’argent pour rénover ma maison, mais je n’ai pas d’argent maintenant », m’a répondu Ralph, dont la femme, Nathalie, doit accoucher en décembre. Un exemple parmi mille, ici, des inégalités entre une minorité extrêmement riche et une majorité très pauvre, voire indigente jusqu’à crever de faim pour près d’un quart des 9 millions d’habitants. Une statistique qui résume tout : le tremblement de terre a fait pour quelques milliards de dégâts dans la grande région de Port-au-Prince, mais les réclamations auprès des assureurs ne s’élèvent qu’à... 200 millions. Pour les riches, presque rien n’a changé depuis le 12 janvier. Bien sûr, il y a eu des délais de production dans leurs usines, leurs employés sont gravement ébranlés (ou morts), il y aura des litiges à venir avec les assureurs. Mais fondamentalement, la richesse reste concentrée entre les mains de quelques familles et certaines, c’est évident, feront pas mal d’argent avec les milliards de la reconstruction.

Dans les hauteurs de Pétionville, presque aucune maison ne s’est écroulée. Dans les rues pentues menant aux magnifiques villas de ce Westmount port-au-princier, le plus grand danger est de se faire écraser par les chauffeurs de 4x4 blindés qui utilisent le klaxon comme une arme offensive. Mais en bas de la côte, plus vous descendez dans la cuvette, jusqu’à la mer, au centre-ville, dans Carrefour, dans Martissant, au Canapé-Vert, dans Delmas, les pauvres, eux, sont encore plus pauvres. Une bonne partie de la classe moyenne (moyenne selon les critères locaux, évidemment) est allée grossir leurs rangs. Ce qui a changé depuis mon dernier passage ici, il y a deux mois, c’est la tension palpable dans les camps, dans la rue, dans la circulation infernale. Dans le discours des gens aussi. Une tension accentuée par les expulsions de plus en plus arbitraires des camps de sinistrés, ordonnées par le gouvernement et menées par les soldats de l’ONU, au grand dam des ONG. Les sinistrés craignent surtout que les autorités les conduisent loin de la capitale et les y oublient. Il y a quelques jours, la police a tenté d’évacuer un camp, près du Palais national. Rien à faire, les gens s’accrochaient. Alors, la police a interrompu la distribution d’eau. Le camp a commencé à se vider après deux jours, mais la plupart des réfugiés sont revenus. Où pourraient-ils aller, de toute façon ? Ils ne peuvent tout de même pas se jeter à la mer. Et puis, ils ne veulent rien savoir des mégacamps aménagés à l’extérieur de la ville, près des « sources puantes » (des eaux sulfureuses) et dans une région systématiquement inondée l’automne par les ouragans. Autant les habitants de la capitale semblent parfois résignés, autant la situation est explosive.

Des explosions, il y en a régulièrement dans cette ville. La dernière fois, c’était il y a deux ans, lors des émeutes de la faim. « Les gens se débrouillent pour vivre et ils n’attendent pas beaucoup du gouvernement, mais il peut y avoir une étincelle, ça peut éclater n’importe quand, les conditions objectives pour que cela arrive sont réunies », explique Rosny Desroches, directeur général de l’Initiative de la société civile, organisme qui réunit plus de 500 groupes des milieux communautaire, religieux, d’affaires, syndical et des ONG. Au moment où il me racontait ça, bang ! Tout près, peut-être même dans la rue voisine, un retentissant coup de feu, en plein jour. Le bonhomme n’a même pas bronché. « Probablement la police, c’est très fréquent... » m’a-t-il dit en voyant mon regard vaguement inquiet. Le plus sordide de l’histoire, trois mois après le tremblement de terre, c’est qu’il faudra vraisemblablement des émeutes, des affrontements, plusieurs coups de feu, des cadavres dans les rues et des pneus qui brûlent aux coins des rues du centre-ville pour remobiliser l’opinion publique internationale. Haïti, malheureusement, c’est déjà une vieille histoire. Un gros fait divers dans le livre des grandes catastrophes planétaires. « C’est très cynique, ce que je vais te dire, je sais, mais la durée de mon séjour ici dépendra largement du nombre de morts », m’a lancé un correspondant d’une agence de presse internationale en poste à Port-au-Prince. Malheureusement, il a parfaitement raison.








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